ONG DAPI-BENIN

(Dispensaire Ami des Prisonniers et des Indigents)

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LAUREAT 2013 DU PRIX DES DROITS DE L'HOMME

DE L'AMBASSADE DE FRANCE AU BENIN

             

 

 

 

     DAPI-FRANCE

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Un seul nom :  DAPI,

 

Une seule volonté :

 

aider les prisonniers et leurs familles.

Une semaine au contact des mamans incarcérées.

 

Dimanche 29 novembre 2015, goûter dans l'après-midi à la Maison des mamans de la prison d'Abomey, le régisseur de la prison m'ayant autorisée à m'occuper un peu de ces prisonnières. Les femmes qui ont des enfants mineurs sont incarcérées avec eux ; ces petits vont vivre plusieurs années ici. Ils sortent passer la journée hors de la cour des femmes pour venir avec leurs mamans dans ce carré cimenté d'environ 30 mètres de large sur 50 mètres de long. Il y a la place pour que ces bébés puissent apprendre à marcher librement. Presque la moitié de la surface est abritée avec une chambre pour faire la sieste dans la journée.

11 mamans avec enfant sont actuellement prisonnières. 3 ne sont pas autorisées à sortir ces jours-ci de la cour des femmes car elles sont punies : dispute entre femmes ! Nous nous présentons mutuellement. Toutes s'expriment en fon (le dialecte de la région d'Abomey et l'une des langues officielles du Bénin avec le français), même si l'une d'elles est originaire du nord du pays et parle surtout le bariba. La barrière linguistique est un problème. Même si le français est la langue administrative ici et celle qu'on enseigne dans les écoles, beaucoup de béninois ne font au mieux que baragouiner la langue des yovos (blancs). Ceci est particulièrement vrai pour les femmes, les filles étant moins scolarisées que les garçons.

Pour résoudre ce problème, je suis venue avec une amie béninoise, Madeleine, qui me sert d'interprète.

Parmi les femmes, il y en a une qui a le même prénom que moi, Sylvie. Nous rions des similitudes qu'il peut y avoir entre nous. Ici tout le monde a deux prénoms, le prénom français et le prénom africain. Toutes me présentent leur bébé par son prénom français. C'est normal, je suis une blanche.

Les enfants ont entre 6 mois et 5 ans. Les trois petits de 5 ans sont scolarisés dans l'école primaire publique la plus proche, juste derrière la prison. Ils sont au CI : cours d'initiation.

Il s'agit de Falone, Moussa et René. Jusqu'à la semaine dernière, ces enfants étaient quatre, mais le papa de la jeune Blondine est venue la chercher. Il habite loin, Blondine ne verra pas souvent sa maman. Espérons qu'elle reste scolarisée.

Les petits n'osent pas s'approcher de moi. La couleur de ma peau ! Il y en a même une petite fille qui hurle dès que je fais mine de m'avancer vers elle.

 

Un goûter est donc prévu, mais toutes sont d'accord pour la lecture d'une histoire. J'ai amené deux livres pour enfants, je commence par l'un d'eux, un conte fon transcrit en français, l'histoire d'un faon pourchassé par trois prédateurs, la panthère, le chasseur et le serpent qui vont s'autodétruire, laissant le faon libre de retourner auprès de sa maman biche. Le conte est gentil, l'illustration du livre est très belle, avec de chaudes couleurs. Je suis sur le banc (l'unique), Madeleine est à côté de moi, elle traduit ; les mamans et les petits sont devant moi, assis sur des nattes, attentifs. Les contes sont une tradition béninoise. Un moment très agréable.

 

Puis c'est l'heure du goûter. Tartines de confiture. Un bon complément du quotidien qui reste frugal, même si maintenant les enfants sont comptabilisés comme une personne à nourrir, ce qui n'a pas été le cas pendant longtemps. C'est l'œuvre de Dapi-Bénin.

Dans la Maison des mamans, il y a plusieurs fourneaux à charbon de bois, comme dans toutes les maisons pauvres béninoises. Leurs familles leur apportent parfois à manger (riz, maïs) en complément de la ration biquotidienne de bouillie et elles peuvent améliorer leurs repas. Je n'ose pas leur demander si toutes sont soutenues, ni si elles sont solidaires. Elles ne me connaissent pas assez pour me répondre vraiment.

 

Le goûter est accompagné de bissaps, boisson sucrée rouge faite avec le fruit d'une plante qui pousse ici dans les jardins. 100 FCFA le demi-litre, le prix est standard partout, y compris ici en prison où il est fabriqué sur place. C'est très frais, un peu acidulé, délicieux.

C'est ensuite le moment de nous quitter. Les mamans sont contentes. 

 

Le goûter avec les mamans s'étant bien passé, je décide de passer le mardi matin les revoir pour discuter un peu plus avec elles. Sylvie me réclame le livre pour les enfants que j'ai oublié de donner, ce qui me fait bien plaisir. Un bébé est malade, le petit Yabo qui a de la fièvre ; ici fièvre signifie souvent paludisme. Martine, sa mère, sort de l'infirmerie avec une ordonnance qu'elle ne peut pas payer ; je repars avec l'ordonnance. A mon retour dans l'après-midi, je rapporte les médicaments et rentre seule dans « l'enclos ». J'explique que je suis médecin en France et je réexamine le bébé « à mains nues » ; il n'est plus fiévreux ; j'explique l'ordonnance à la maman : antipaludéen et antibiotique, à donner s'il reprend de la fièvre. J'examine dans la foulée un autre bébé. Nous rions ensemble, nous ne pouvons échanger que quelques mots, mais les mamans parviennent à me faire comprendre qu'elles ont faim et qu'elles voudraient de l'argent pour manger. De l'argent, c'est non, mais je prévois d'acheter un sac de riz après conseil auprès d'un prisonnier qui parle le français.

 

Donc le lendemain matin, Madeleine et moi, nous allons au marché. Madeleine négocie un sac de riz de 25 kg (si je le fais, c'est toujours plus cher) et nous allons le porter aux prisonnières. Dans la cour de la prison, Madeleine marche, fière, avec son sac sur la tête. Moi, j'ai du mal à le soulever !

Les mamans sont heureuses. Je leur donne des conseils en cas de diarrhée des bébés, boire l'eau de cuisson du riz. Tous les petits vont bien ce matin. Le riz ne va pas rentrer à l'intérieur de la prison, ce qui va éviter les disputes et le vol. Entre elles, les mamans se supportent à peu près et se soutiennent parfois. La plupart ne sont pas encore jugées. Le motif d'inculpation est souvent violences faites à autrui, à leurs enfants parfois. La violence familiale est omniprésente ici ; les enfants qui ne travaillent pas à l'école, les enfants qui font des bêtises sont rossés, parfois sévèrement. Les violences faites aux femmes sont une triste banalité ; ceci étant aggravé par la polygamie qui reste extrêmement fréquente.

 

Jeudi matin, dernier jour de mon séjour à Abomey. Je passe dire au revoir, accompagné du chef de cour qui sert de traducteur. Les mamans ne veulent pas me laisser m'en tirer à si bon compte ! Il faut que je consulte ! Trois problèmes, avec examen par terre de la maman couchée sur une natte. Une éventration de la paroi abdominale, des troubles intestinaux et une infection du mamelon chez une maman qui allaite. A rajouter des problèmes de dermatose. Je cherche des solutions et m'aperçois en posant des questions qu'elles ont de l'eau maintenant, mais pas de savon ni de lessive pour se laver et laver leurs habits.

Donc retour au marché chez la marchande habituelle pour acheter le savon, un pain de Palmida, LE savon béninois, et la lessive : un sachet de lessive et un savon par maman.

Dans l'après-midi, quand je leur donne savon et lessive en compagnie de « mon » traducteur, je me permets d'insister sur les notions d'hygiène et de leur demander de laver aussi le sol de l'abri sur lequel se traînent les bébés. Elles acquiescent. Je reverrai dans quatre mois à mon retour si mes conseils sont mis à exécution. J'espère que certaines d'entre elles seront sorties, mais certainement pas toutes !

J'espère aussi que le robinet d'adduction de l'eau des citernes sera réparé, car l'eau est pour l'instant encore amenée dans des bidons jaunes, ce qui est moins pratique.

Quand je pars, une maman me met son bébé dans les bras : elle veut me le donner pour que je l'emmène en France. Pour qu'il soit plus heureux ? Parce qu'elle en a beaucoup d'autres à la maison qui l'attendent et qu'elle n'y arrivera pas ? Pour être tranquille ? Difficile de savoir. Il faudrait avoir plus de temps pour aider ces femmes, pour comprendre leur problématique et leur permettre de sortir dans de bonnes conditions.

En attendant, ce que je peux faire, c'est faire parvenir régulièrement à la prison savon et lessive. Ceci, c'est certainement possible.

 

Je les quitte à regret. Tout à l'heure, à 19 heures, elles et leurs petits vont être ramenés à l'intérieur, dans la cour des femmes surpeuplée...Certes, ces femmes ont perpétré des délits ou des crimes, graves ou pas, mais les conditions de vie restent inhumaines.