ONG DAPI-BENIN

(Dispensaire Ami des Prisonniers et des Indigents)

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LAUREAT 2013 DU PRIX DES DROITS DE L'HOMME

DE L'AMBASSADE DE FRANCE AU BENIN

             

 

 

 

     DAPI-FRANCE

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        sydapibenin@gmail.com

       

 

Un seul nom :  DAPI,

 

Une seule volonté :

 

aider les prisonniers et leurs familles.

Quelques heures passées avec les mineurs à la nouvelle prison civile d’Abomey.

 

Dès les premiers jours sur place, je vais dans leur chambre voir les mineurs avec Dominique Sounou, le directeur de DAPI-Bénin. Ils ont des lits superposés (provisoires). La pièce est spacieuse pour les 13 jeunes qui sont là. Beaucoup de nouveaux ; il ne reste que trois ou quatre adolescents qui étaient déjà détenus en avril, lors de mon dernier séjour. Tous sont contents de notre visite. Ils portent un   T-shirt violet, de bonne qualité,  donné par une ONG béninoise créée par un avocat, Zakari Djibril Sambaou. Sur le tissu, on lit « Etablissement pénitentiaire d’enseignement maternel, primaire et professionnel ».

En effet il y a maintenant à la prison des cours pour les mineurs et une classe de maternelle où se retrouvent le matin les petits enfants incarcérés avec leur maman.

Beaucoup de mineurs détenus ne parlent pas le français. Certains ne connaissent pas la langue régionale, le fon, surtout les peuls, et il me faut parfois avoir affaire à deux interprètes successifs pour échanger avec certains, du peul au fon et du fon au français.

Le lendemain, je rencontre dans la salle de cours l’enseignant à la retraite qui est en charge des mineurs (assis silencieux et attentifs). Il me confie qu’il n’a pas de matériel scolaire, notamment les livrets d’activité du CI (cours d’initiation, notre grande section de maternelle) et de CP. Il est certain que la plupart de ces jeunes ne resteront (heureusement) pas assez longtemps pour arriver à lire et à écrire, mais cet apprentissage est très apprécié à la fois comme occupation et comme premier contact avec le papier, les crayons… Ces adolescents qui n’ont pour la plupart jamais été scolarisés, notamment tous les jeunes peuls qui suivent les troupeaux de bœufs, se retrouvent comme tous les autres enfants, chacun pris en compte, ce qui n’a parfois jamais été le cas.

 

Un après-midi, je m’enquiers de leur situation particulière. Qui a vu le juge, qui voit sa famille... Certains ont déjà eu une vie dramatique. Plusieurs orphelins, plusieurs abandonnés par leur famille. Un gros travail d’assistanat social serait à faire, mais les moyens manquent malheureusement. Tous se sont comportés en voyous pour se retrouver là, mais ils vont bien sortir d’ici quelques mois ou années et ne pourront que récidiver, notamment à voler pour manger s’ils sortent sans préparation.

Sur les 13, trois sont des scolaires.

 

Deuxième semaine à Abomey.

Toujours beaucoup de chahut, de bruit quand je me retrouve avec les jeunes. C’est à celui qui parlera le plus fort pour que je l’écoute lui en premier. Mais je finis toujours par obtenir assez de calme pour que l’on s’entende.  Quand j’arrive ce jour-là, ils sont justement en train de mettre leur gilet distinctif, bleu marine avec une bande verte, pour sortir dans la grande cour chercher de l’eau à la pompe dans les grands bidons jaunes. Je les accompagne. C’est dur de pomper sous ce soleil de plomb ; ils alternent leur tour. Je les préviens que DAPI leur a apporté des livres de cours comme a demandé leur enseignant.

Mais pour le moment c’est la corvée d’eau. Il en sera ainsi jusqu’à ce que le forage soit terminé et l’électricité installée pour faire fonctionner la pompe. Les choses se précisent cependant car les ouvriers travaillent sur le château d’eau et d’autres sont en train de fixer les câbles aux poteaux électriques que j’ai vu monter au début de mon séjour.

Le problème le plus important du jour pour moi est le rapprochement entre un jeune que nous appellerons Bruno par souci d’anonymat et sa famille. Bruno, toujours mineur, est condamné à cinq ans de prison pour un acte grave. Il a déjà fait deux ans et demi. Je le connais depuis le début de son incarcération. Dans l’ancienne prison d’Abomey, avant le déménagement pour ce nouvel établissement, il a entamé un apprentissage de tailleur, arrêté pour le moment car depuis l’arrivée ici, les ateliers n’ont pas pu être réorganisés. Quand je suis arrivée fin septembre dans leur chambre pour la première fois de ce séjour, il s’est précipité vers ses quelques affaires et a sorti le pagne qu’il avait commencé à couper avant le transfèrement et qu’il voudrait finir. Sa première coupe ! C’est moi qui avais acheté le tissu pour cette réalisation et il tient à me montrer qu’il n’a pas abandonné son travail. Cela fait plaisir.

Je vois Bruno changer petit à petit. En bien. Il est essentiel qu’il revoie sa famille. Il faut préparer à sa sortie. Déjà il y a six mois lors de mon précédent séjour, j’avais soulevé cette question de rapprochement familial qui n’a pas pu encore être résolue. Il y a quelques jours, Dominique Sounou a téléphoné à son grand frère qui habite non loin d’Abomey de venir voir Bruno. La discussion a été difficile ; la famille rejette Bruno qui leur a fait honte et ne veut plus en entendre parler. Finalement Dominique a obtenu que ce grand frère vienne ce jeudi à la prison civile. Or il est jeudi en fin d’après-midi et il n’est pas venu ! Après avoir demandé l’autorisation, je prête mon téléphone à Bruno qui appelle son frère : longue discussion en fon que je ne comprends évidemment pas, puis Bruno me passe l’appareil. Son frère veut me parler ; je lui explique qui je suis, ce que DAPI fait, que Bruno est en train de payer durement sa dette à la société et qu’il doit être soutenu par sa famille. Finalement, ce grand frère, qui parle bien français lui (Bruno ne parle presque que le fon), semble se rendre à mes arguments et promet de venir à la prison prochainement. Affaire à suivre. Ce n’est pas encore gagné, mais on y croit !

 

Cette partie du travail de DAPI est fondamentale. C’est tout un plan du projet de réinsertion de notre association, le projet Re-Vivre.  Cela demande beaucoup de temps et de patience avec les interlocuteurs.

Après ce coup de fil, évidemment tous les mineurs voudraient téléphoner !

La corvée d’eau est finie. Je les raccompagne dans leur chambre. Ils sont maintenant quatorze.  Un de plus que la semaine dernière. Leur principale demande ce jour concerne les chaussures. La plupart n’en ont pas. Je leur promets des tapettes (tongues) que j’amène le lendemain. Après être passée dans la cour des femmes, je retrouve les mineurs dans leur salle de classe, penchés pour ceux qui ne savent pas lire sur leurs cahiers d’activité, tous très concentrés pour réaliser leur exercice. Les scolaires sont en train de faire du calcul avec l’enseignant. Il faudrait des ardoises ! On verra plus tard.

 

 

Sylvie Daubignard – Abomey – 7 octobre 2017